Eh
_ Eh !
_ Oui, quoi ?
_ Rien.
_ Rien ?
_ Rien.
_ Ah.
_ Pardon. Je voulais juste t’interpeller, avoir ton attention. Mais je n’ai rien à dire.
_ Rien à dire ?
_ Rien.
_ Comment est-ce possible ? Peut-être trop à dire au contraire.
_ Peut-être. Peut-être que je ne sais pas trier, décider. Choisir.
_ Ah ; la question du « par quoi commencer ? »
_ Sans doute, oui. Par quoi commencer…
_ Par : « Eh !! »
– Ça c’est avant le commencement.
_ Si tu veux. Et alors, après c’est : « je n’ai rien à dire ».
_ On dirait bien, oui.
_ D’accord. Et qu’aimerais-tu avoir à dire ?
_ La beauté de l’immensité du ciel, la profondeur d’un mètre carré de l’eau du fleuve que je vois passer lentement – et si vite à la fois – les bleus, tous les bleus y compris ceux de l’âme, les questions de la nuit étoilée de tous les temps, le parfum qui parmi d’autres me ramène au passé, la nostalgie et sa douceur, les romans, les poèmes écrits, dits, dessinés, rêvés, photographiés, filmés, peints, esquissés, inachevés, clamés, déclamés, jetés au vent, aux gouffres, à l’obscurité… L’étrangeté des rêves le matin au réveil, les désirs et sa peau, le galbe la douceur de vos seins, la douleur et la peine, l’instant qui, doucement, s’éteint et surtout, surtout, surtout ce qui devrait être à jamais notre but, notre horizon, notre cap, les rires d’une enfant.
_ Une autre fois peut-être.
_ Mais non, tant pis, le moment est passé.
_ Alors, au-revoir.
_ Eh !
_ Oui ?
_ L’entends-tu ?